L'homme moderne a perfectionné sa diction en changeant de régime alimentaire

L'homme moderne a perfectionné sa diction en changeant de régime alimentaire

[Fonte: Le Figaro]

Le changement de régime alimentaire survenu au Néolithique a permis aux hommes de différencier les sons «F» et «V».

Le langage humain est incroyablement varié. Certains sons existent partout sur le globe comme le son «m» et le «a». D’autres sont plus rares, comme les clics de certaines langues de l’Afrique australe. On pense généralement que cette large gamme de sons est apparue avec l’émergence de l’Homo sapiens il y a environ 300.000 ans. Ce qui est plus surprenant en revanche, c’est que le régime alimentaire puisse avoir une influence sur la manière dont on parle. Selon une étude menée par Damian Blasi du département d’études linguistiques de l’Université de Zurich (Science, 14 mars), c’est pourtant le cas. Le développement de l’agriculture au néolithique en Europe aurait ainsi permis aux populations de prononcer distinctement les sons «F» et «V».

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«C’est la première fois que des travaux rigoureux permettent de lier directement l’alimentation aux capacités linguistiques», explique Dan Dediu, co-signataire et chercheur au laboratoire dynamique du langage à Université Lumière Lyon 2. «À partir d’approximativement 8000 ans en Europe, il y a eu d’immenses bouleversements avec la révolution néolithique. Les populations de chasseurs-cueilleurs ont été remplacées (ou intégrées) par des populations qui maîtrisaient l’agriculture.»

Une révolution qui a profondément modifié leur régime alimentaire. D’une alimentation peu transformée, les hommes sont passés à des mets plus raffinés et faciles à ingérer. «L’alimentation n’était pas forcément plus riche», insiste Dan Dediu. «On sait que le changement de régime alimentaire a pu, dans un premier temps, s’accompagner de certaines carences. Les populations pouvaient avoir tendance à manger tout le temps la même chose. Mais les aliments transformés demandent moins d’efforts de mastication.»

Comment parlaient nos ancêtres?

Fatiguée par la mastication, la mâchoire avait tendance à se déformer. Tinéa Bodogàn

Fatiguée par la mastication, la mâchoire avait tendance à se déformer. Les dents subissent alors un phénomène d’érosion. L’espace entre les mâchoires supérieure et inférieure se resserre au niveau des dents de devant. Les hommes avaient beaucoup plus de difficulté à prononcer les sons proches du ceux assimilés aux lettres «f» et «v» qui demandent une légère aspiration de la lèvre inférieure et un contact entre la lèvre inférieure et les incisives supérieurs . «C’est un son que l’on retrouve pourtant dans 50% des langues parlées dans le monde», ajoute Dan Dediu. «Manger des aliments plus mous n’a pas, à proprement parler, ouvert de nouvelles capacités. Il faut plutôt raisonner dans l’autre sens: en mangeant des aliments durs, on limite la probabilité de voir ces sons diversifiés sortir de nos bouches.» Nos ancêtres avaient peut-être toute la palette linguistique à leur portée, mais leur vie quotidienne et particulièrement la nourriture a favorisé certaines sonorités. Donnant ainsi des langues si différentes.

Pour arriver à ces conclusions, les scientifiques ont combiné des données et des méthodes issues de différentes sciences, y compris l’anthropologie biologique, la phonétique et la linguistique historique. Ils ont pu travailler à partir de vastes ensembles de données récemment développés et des modèles de simulation biomécaniques détaillés.

«On sait désormais que la prononciation ou non du son «f» n’est pas déterminée par des facteurs génétiques», explique Dan Dediu. «Mais essentiellement par l’environnement dans lequel évoluent les individus.» Des découvertes qui ouvrent des questions sur la façon dont parlaient nos ancêtres. Le contenu de nos assiettes n’ayant cessé d’évoluer et l’hygiène bucco-dentaire ayant, elle aussi, beaucoup progressé, il est fort probable que notre prononciation s’est, elle aussi, transformée. Si les enregistrements de L’INA nous permettent de replonger avec nostalgie dans les accents du début du siècle dernier, il est plus difficile de remonter plus loin. César, par exemple, n’a bien évidemment laissé aucun enregistrement audio. Impossible donc de savoir si, après la Guerre des Gaules il a prononcé «veni, vidi, vinci» ou bien «weni, widi, winci». Il avait en tous les cas la capacité morphologique de dire les deux.

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